Du pilier Afrika Bambaataa aux jeunes premiers comme Joey Bada$$, la musique de Sun Ra, étoile éteinte il y a près de 25 ans, et de son Arkestra, a profondément impacté le mouvement hip-hop à travers les décennies.

 

Qui est Sun Ra ?

Né Herman Blount en 1914, pianiste de formation, celui qui se fera appeler Sun Ra, entre autres surnoms, est le fondateur de l’Arkestra, une troupe de musiciens active depuis les années 50 et toujours à la page – ils ont eu droit à un Boiler Room en 2016. Compositeur et musicien de génie, poète, philosophe, chantre rétrospectif de l’afrofuturisme et ambassadeur sur terre de la planète Saturne, nul doute qu’il fait partie des grands. Le jazzman le plus prolifique de l’Histoire voit son cercle d’aficionados s’élargir avec les années qui passent.

Qu’on se le dise, c’est un original ! Persuadé d’avoir été victime d’une abduction extraterrestre en 1936, il disait avoir voyagé sur Saturne où on lui aurait assigné la tâche d’en être l’ambassadeur musical sur Terre. Son œuvre multiplie les références au cosmos. Autre caractéristique, il nourrissait une passion pour la mythologie égyptienne et se présentait sur scène, à travers le monde, vêtu de dorures, de casques et d’accessoires farfelus tel un pharaon spatial. Prêchant la bonne parole cosmique, il a aussi laissé derrière lui un corpus impressionnant d’écrits philosophiques.

Un personnage hip-hop

De son vivant, Sun Ra n’affolera pas les charts. Peu de disques vendus, la quasi-totalité des maigres stocks s’épuisant après les concerts de l’Arkestra. Une œuvre colossale longtemps fantasmée par les amateurs, qui s’échangeaient des originaux ou les revendaient à prix d’or. Il aura fallu attendre la fin du vingtième siècle pour voir arriver les travaux de Robert Campbell et Chris Trent, « deux universitaires taxidermistes, follement épris de Ra, obsédés jusqu’à l’os par la discographie du bonhomme » écrivait le journaliste Joseph Ghosn, en 2000. En est ressorti un travail titanesque, somme d’un millier de pages recensant scrupuleusement tous ses enregistrements. Une centaine de disques pour un millier de titres. Des albums principalement édités via El Saturn Records, label indépendant fondé par Alton Abraham, manager du Ra. Des disques artisanaux aux pressages bâclés et aux pochettes dessinées par les membres de la formation ou le leader charismatique lui-même.

L’Arkestra est d’une certaine manière l’instigateur des street albums vendus à la sauvette, sorte d’attitude indie hip-hop avant l’heure. Les musiciens vivaient ensemble, de et pour leur musique et ce, bien avant que les amateurs de rap ne découvrent l’épisode culte de MTV Cribs dans lequel on suivait les membres du Wu Tang Clan vivre dans une garçonnière et prôner leur amour pour les films de kung-fu et les pornos. On pourrait presque considérer l’Arkestra comme étant le premier collectif hip-hop.

L’influence de sa musique

En parcourant sa discographie, les auditeurs se rendront compte de l’éclectisme du personnage et de son orchestre. Jazz classique, free jazz , rock psychédélique, jusqu’à des reprises de bandes originales de films Disney. Moult courants musicaux sont passés sous la houlette de l’Arkestra. La troupe a même composé en 1982 un formidable titre de protorap, « Nuclear War », brûlot contre la paranoïa ambiante durant la guerre froide, dans lequel les musiciens scandent en cœur : « This motherfucker / Don’t you know / If they push the button / Your ass gotta go. »

En rap, justement, son influence est largement sous-estimée. WhoSampled, bible en ligne en matière de sampling, référence une cinquantaine de productions présentant des échantillons d’œuvres de Sun Ra. Le collectif britannique UNKLE l’utilisait déjà en 1994. Des artistes de renom comme Madvillain (Madlib & MF DOOM) ou Large Professor ont remis au goût du jour sa bibliothèque sonore. En 2013 on l’entendait encore sur les radios mainstream – le titre « Venus » de Lady Gaga étant une reprise de « Rocket Number 9 » de Zombie Zombie, qui était déjà une reprise d’un titre du Ra.

La mythologie Sun Ranienne dans la culture rap

Il est de notoriété publique que Afrika Bambaataa, fondateur de la Zulu Nation et véritable pierre angulaire du mouvement hip-hop, a été plus qu’influencé par la musique et l’esthétique de Sun Ra. Grande figure de l’afrofuturisme rap, il suffit de regarder tous les visuels relatifs à « Planet Rock », dans lesquels il se présente vêtu de costumes style Égypte ancienne tout droit venus d’un dressing Sun Ranien. Une admiration qui se transmet de génération en génération avec des amateurs allant de Ras G à Mo Kolours.

Concernant l’afrofuturisme, il s’agit d’un mouvement d’émancipation du peuple noir via toute forme artistique. Une esthétique mêlant « black culture, technologie, libération et imagination » selon Ytasha Womack, spécialiste de la question. Des formations comme OutKast ou des artistes comme Janelle Monáe ont été présentés comme les têtes de gondole récentes de ce mouvement. Sun Ra, lui, utilisait la mythologie égyptienne et la théorie des anciens astronautes pour s’émanciper de sa condition d’homme noir dans une Amérique ségrégationniste. L’imaginaire égyptien a d’ailleurs souvent été repris dans le rap. De Jedi Mind Tricks aux États-Unis, au « Pharaon Blanc » de Caballero en Belgique, en passant par IAM en France.

Quelles issues ?

En évoquant son enlèvement extraterrestre, Ra dénonçait en réalité l’abduction des noirs africains et l’esclavage. On découvre ainsi un musicien plus politique qu’il n’y paraît. Si des artistes récents ont pu parfois évoluer à travers des visuels similaires à ceux du jazzman, comme le duo de Seattle, Shabazz Palaces, on a pointé du doigt leur manque de considération politique. La forme sans le fond, en somme. Une dimension militante qui a toutefois récemment trouvé un nouvel écho à travers un jeune premier, Joey Bada$$. Dans « GOOD MORNING AMERIKKKA », titre introductif de son album ALL-AMERIKKKAN BADA$$, raisonnent des paroles du Ra extraites de Space is the place, film expérimental dont il est le héros. « I came from a dream that black man dreamed » annonce-t-il de manière prophétique.

Son expérience saturnienne était peut-être le fruit d’une prise exagérée de substances narcotiques, pourtant, si la figure du gourou cosmique et de son Arkestra continue à fasciner les contemporains, c’est qu’elle est optimiste. Elle laisse entrevoir la possibilité d’une porte de sortie vers l’imaginaire, et ce, à une époque où on en a tant besoin.

Pour en savoir plus : Sun Ra, Palmiers et Pyramides.

 

Texte : Kévin Kroczek

Crédit : John Coney

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