En février 2017, Alpha Wann annulait un concert à la Cigale, puis, très discrètement, toutes les autres dates de sa tournée. Une nouvelle étonnamment annoncée dans une indifférence quasi généralisée. Une dizaine de tweets et quelques articles sur des sites spécialisés, et rien de plus. C’est que celui qui se fait appeler Philly Phaal, Flingue, le Shiznit ou encore Alfonso the Don marchait alors sur l’eau. Son EP Alph Lauren 2 venait de bénéficier d’un accueil critique et public plus qu’enthousiaste. Sa structure Don Dada prenait du galon et son passage sur France 2 dans la regrettée émission de Frédéric Taddeï, Ce soir ou jamais, allait entrer dans les annales des performances rap à la télévision.

 

Inutile de faire les présentations. Alpha Wann est l’un des piliers de L’Entourage et le cofondateur du groupe 1995. Son statut de second couteau a graduellement laissé place à celui de tête d’affiche. Son style, consensuel à ses débuts, s’est aiguisé jusqu’à atteindre un niveau d’excellence en 2014 avec la parution de l’EP Alph Lauren. Deux ans plus tard, un second volume paraissait. Plus incisif, plus technique, la métamorphose du bonhomme était aussi d’ordre physique puisqu’il délaissait alors son sac à dos et ses casquettes trop grandes pour un durag.

Et voilà qu’est paru le six avril dernier le troisième volume de la saga Alph Lauren, une surprise plus que bienvenue. Dans la foulée, annonce a été faite qu’un album était en préparation. Mais que vaut donc ce nouvel EP ? En trois mots : court et dense. Une vingtaine de minutes pour huit titres. La forme est parfaite, le fond discutable. Beaucoup d’egotrip pour des lines simples et efficaces. Des textes où le matérialisme est roi, on ne compte pas le nombre de marques de textiles ou d’automobiles citées.

Le Don en huit morceaux

L’introduction « Paire de Prada » donne le ton du projet. Sur une prod de son fidèle Hologram Lo’, Alpha Wann offre une multiplicité de flows. Poutine, Master P, Steve Jobs et Sébastien Loeb, du name dropping loin d’être innocent. Chacun renvoie à des thèmes précis développés par la suite. Respectivement la politique, le rap, le business lié à l’innovation et le milieu automobile.

Arrive « R5 et Murcielago ». Hugz Hefner compose une ride aux sonorités West Coast qui se termine par une référence à « Double P Majuscule ».

Troisième titre surprenant. « Courchevel » est produit par JayJay avec K.S.A en featuring. Tous deux ont notamment été découverts au sein du collectif Eddie Hyde. Une avalanche de phases ponctuées d’ad-libs tranchants pour une vaine mais amusante ode au capitalisme et à la flânerie. Swish.

L’instru de « Louvre » est signée VM the Don, autre poulain de l’écurie Don Dada. On y retrouve un Alpha Wann déchaîné. Les femmes vénales en prennent pour leur grade. Les propos sont parfois acerbes, mais les auditeurs se feront leur propre idée.

S’en suit le meilleur titre de l’opus, « Saint-Domingue ». Hologram Lo’ est toujours aux manettes. Le beat minimaliste privilégie des sons de cloches et rappelle par la même occasion « Represent » de Nas. L’ambiance y est plus funky. Jouant la carte de la sincérité, Phaal admet avoir été tenté par l’appât du gain en baissant son niveau musical. Un débit solaire qui offre une conclusion introspective. Il décrit une discussion partagée avec son ami et producteur : « DJ Lo’ c’est mon DJ / Il m’dit qu’j’aime pas la vie / J’lui réponds qu’j’aime pas la vie qu’j’ai. »

« Kim K » est assez anecdotique, un egotrip comme a pu l’être « Steven Seagal ». La verve du Shiznit est délirante. JayJay pose les bases et Doums ajoute son grain de sel. Le MC chevelu, autre membre de L’Entourage, offre un couplet convenu dans un style qu’on lui connaît.

« Turban » est hypnotique. L’angoissant clip de Syrine Boulanouar et Hologram Lo’ retranscrit parfaitement l’ambiance du morceau. « Hey, j’n’ai pas d’ambition immense, à part être quelqu’un qui mange, du lundi au dimanche », une phase qui peut paraître totalement paradoxale tant Flingue accentue ses fétichismes matérialistes. Il évoque encore Hercule, Mars et Mercure, des dieux gréco-romains déjà cités dans son « Vortex ».

 « Shanghai », conclusion de l’EP, est une prise de conscience tardive. « L’Afrique meurt, on d’mande aux nègres d’être aimables. » Alors qu’il exhibait ses ambitions mercantiles tout au long du projet, Alpha Wann se rétracte et réduit ses exigences. « Que j’sois en bus ou en Maserati, l’but c’est d’arriver à destination. »

Alph Lauren 3 prend la forme d’un projet bilan, patchwork de toutes les facettes d’un des meilleurs freestyleurs du rap français. Concernant la célébration des aspirations matérielles du Phaal, elles ne sont qu’une vaste blague. En témoigne une phase extraite de « L’Histoire D’Un Type Bien », aujourd’hui encore l’un de ses meilleurs titres. « Pour le film de nos vies on veut un budget hollywoodien / Lexus GS, Rolex, Tex-Mex avec des belles déesses / Je veux pas d’un film extravagant / Juste l’histoire d’un type bien / Qui fut assez vif pour mettre sa clique et sa mif’ bien. »

 

Texte : Kévin Kroczek

Crédit : Kevin Jordan

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s