La marque Roland est célèbre pour ses instruments de musique électronique. Dans les nineties, elle commercialise un petit bijou de technologie, le M-DC1. Extrait de cette boîte à rythmes, un sample traverse styles et générations pour finalement être disséminé dans tout le rap jeu, incognito.

 

En juin 2002, Nelly droppait Nellyville, album qui allait définitivement le valider comme un grand de l’époque. Le projet s’impose comme une pépinière à classiques, à l’image du monumental « Hot In Herre », produit par The Neptunes. 16 années plus tard, le disque n’a pas pris une ride, quoiqu’un peu rayé par ses va-et-vient dans la vieille chaîne stéréo familiale. Un titre est même récemment revenu hanter les méandres du rap international. Un titre, enfin, pas tout à fait.

Sur « Dilemma », Cornell Iral Haynes Jr. invite Kelly Rowland pour une love story dont ils sont les protagonistes. Le refrain désormais culte provient à l’origine d’une chanson de la diva Patti LaBelle, sortie en 1983. Cette déclaration d’amour a fait nombre d’émules. Avant Nelly, le trop sous-coté Flesh-N-Bone et les mythiques OutKast, pour ne nommer qu’eux, ont réutilisé le track.

Ne vous mentez pas à vous-même… Vous avez déjà essayé d’emballer sur ce son, sans succès. Peut-être que le cocktail white tee 5XL, baggy jean et Timberland couleur cognac n’était pas fait pour vous. Passons. Ce qui nous intéresse ici se trouve au cœur même de « Dilemma », à la production. Un sample, aussi obscur qu’entêtant, dont l’origine reste presque méconnue.

De la trance au rap game

Cassons d’emblée le suspens, la boucle n’a d’autre nom que « 169 aaaah ! » Elle émane du M-DC1, un module signé Roland en 1995 et dont les sonorités étaient, à la base, plutôt orientées dancefloor. Pour cause, la première référence connue à avoir placé l’échantillon est David Henrard. Le DJ belge, plus connu sous le nom Dave Davis, s’en est en effet servi sur « Transfiguration », une composition trance brute née la même année que la M-DC1.

Il faudra attendre 1997 pour entendre le 169 sur des notes plus urbaines avec Lynden David Hall et son « Sexy Cinderella », ou encore « The Only Way » de Celly Cel.

« Dilemma » ne constituera pas un déclic pour les beatmakers. Ce n’est qu’en 2006 qu’un certain Zaytoven glissera le fameux passage sur « Street Smart » de Gucci Mane. L’influence exercée par les compères dans la trap d’Atlanta et, à terme, dans le monde n’est plus à supposer. Guwop est connu pour révéler les talents. Il a notamment cosigné sur son label Young Thug, Playboi Carti, Lil Pump, Hoodrich Pablo Juan et les Migos.

Notre extrait doit d’ailleurs énormément au trio. Offset, Quavo et Takeoff ont commencé à poser sur des instrus contenant le « 169 aaaah ! » en 2014. À ce jour, sept apparitions sont à compter, parmi lesquelles « Take Her ». Le succès du groupe et son impact global dans le rap ont sans doute contribué à le populariser. Des producteurs phares se sont également chargés de le remettre au goût du jour, à l’image récemment de Mike Will Made It. Grand nombre d’artistes ont emboîté le pas. Travi$ Scott n’a pas dérogé à la règle, en invitant Future et 2 Chainz sur « 3500 ».

Effet boule de neige en France

Côté hexagonal, l’utilisation du 169 coïncide parfaitement avec l’explosion des Migos. Booba a du flair. Le Duc sait s’entourer des étoiles montantes du beatmaking, comme avec Ozhora Miyagi. Le jeune Belge insère la boucle dans « Génération Assassin » dès 2014. Il n’est pas le seul à avoir senti la chose. Nusky, à l’origine plus connu pour ses apparitions dans Nos Chers Voisins sur TF1 que pour ses textes, pose dessus via « Husky ».

Ces 12 derniers mois, le « 169 aaaah ! » s’est retrouvé dans les tracks des artistes français les plus en vue de la scène rap. Le producteur 22 se l’est permis sur « Backstage » d’Ichon, en featuring avec Loveni, son homie de toujours. Seezy, compositeur du moment et binôme de Vald pour l’album Xeu, l’a intégré à « Sombre Soirée », morceau issu de la fameuse mixtape leakée NQNT3 – si l’on peut lui attribuer ce nom. L’originaire d’Évry l’a même réemployé sur le hit « Lundi » de Sofiane, qui comptabilise aujourd’hui 35 millions de vues sur YouTube.

Le « 169 aaaah ! », après avoir traversé deux décennies sans pour autant être plébiscité, s’est imposé comme l’un des samples les plus en vogue de ces dernières années. Des dizaines d’artistes de renom ont su le magnifier en crachant leurs rimes dessus. Le véritable mérite revient néanmoins aux beatmakers, archéologues du son qui ont joué la partition cruciale en l’exhumant pour finalement l’adapter aux codes de l’époque.

 

Texte : Nathan Barbabianca

Crédit : Hendrik Bagger

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