À 21 ans, le rappeur, chanteur et réalisateur Kevin Abstract possède à son actif trois projets solos et autant d’albums avec son collectif Brockhampton. À quelques jours de la sortie de leur quatrième opus Puppy, une petite mise au point est de rigueur sur un prodige du hip-hop qui a beaucoup à nous montrer et encore plus à nous dire.

 

Comment aborder Kevin Abstract ? Sa musique, son cinéma ? Faire un choix conduit automatiquement à enlever une partie de ce qu’il veut transmettre dans ses œuvres. Ces dernières peuvent en grande partie être définies comme transmédias, chaque pièce est dépendante d’une autre, tout se tient. Un artiste éclectique qui évolue en même temps sur plusieurs niveaux et avec les moyens du bord, c’est ce qui fait de lui un personnage singulier. Tout réside dans le fait qu’il utilise et conçoit le média musical et visuel comme un pur outil d’expression. Kevin Abstract développe son univers, complexe mais fascinant, et s’impose aujourd’hui comme un des créatifs les plus surprenants du hip-hop outre-Atlantique.

Qui est Kevin Abstract ?

S’il aime à cacher et mystifier des pans de sa biographie, certains éléments sont avérés et vérifiés, nous permettant ainsi de retracer une part de son parcours.

Tout a commencé il y a dix ans, à Corpus Christi, une petite ville du Texas. Kanye West vient de sortir son album 808s & Heartbreak, qui marque au fer rouge la mémoire du jeune Kevin.  À 11 ans, il est déjà musicalement actif. Il ajoute sa voix à des instrus dénichées sur YouTube et les partage sur MySpace. Son obsession pour Kanye le conduit jusqu’à un forum de fan, « Kanye To The », où il va rencontrer et recruter les futurs membres de Brockhampton. Souvent mis de côté à cause de son caractère introverti, sa sexualité et sa couleur de peau, Kevin Abstract ne s’est jamais senti à sa place à Corpus Christi. C’est pourquoi lui et les 14 membres de Brockhampton mettront toute leur énergie à s’évader du Texas. En 2016, le groupe déménage ainsi à Los Angeles où ils partagent le même toit et produisent leur musique à plein temps. De cette concentration de talents naîtra All-American Trash, le premier album du collectif. Ce moment marquera l’éclosion d’un Abstract encore plus productif dans un cadre bouillonnant d’inspiration, plus stimulant et propice à la création.

Un accent progressif

À l’écoute, aucun morceau ne se ressemble réellement. On a d’une part des instrus minimalistes chargées de guitares grasses et saturées, et d’autre part des ballades menées à la manière d’un Franck Ocean.

Une profusion de styles et énormément d’influences qui n’en font cependant pas une musique indéfinissable. On retrouve instantanément chez Kevin Abstract des morceaux qui flirtent avec les tracks les plus inspirés de Kanye West, Kid Cudi et Tyler The Creator. Trois monstres de l’industrie qui ont sorti leur épingle du jeu en allant chercher de nouveaux sons et en étirant leurs morceaux. Comme ses idoles, le Texan fait du hip-hop son laboratoire d’expérimentation tout en restant fidèle à ce qui fait les fondements du genre.

La création avant tout

Kevin Abstract est très productif et ce n’est pas un hasard. Son but : créer, s’aventurer dans des formats différents, se renouveler pour surprendre en continu. Sa passion et son talent de réalisateur l’ont mené à se construire une identité visuelle forte et reconnaissable qui rappelle souvent l’esthétique des films de Spike Jonze. Si, bien souvent, ses clips et autres vidéos peuvent laisser avec un fort sentiment d’incompréhension à la fin du premier visionnage, on comprend rapidement que tout est relié, visuellement et musicalement comme un grand concept-album qui n’en finirait pas.

L’exemple le plus probant est celui de son personnage, Helmet Boy. Une sorte d’alter ego constamment affublé d’un casque de moto et que l’on retrouve dans une minisérie, un court-métrage et plusieurs clips dont le très populaire « Empty ».

La force des projets du leader de Brockhampton est de mêler l’art et essai avec le divertissement. Quand certains verront des productions ennuyeuses et pompeuses d’autres se réjouiront des tons tantôt saturés, tantôt pastel et des mélodies catchy développées.

Indépendant et autonome

Kevin Abstract est de ces jeunes artistes qui sont nés et ont percé exclusivement via Internet. Il est assez symptomatique de la philosophie Do It Yourself, poussée ici à son paroxysme. Ni expert ni professionnel de la musique et de l’image, juste un jeune venu de nulle part qui se débrouille pour bâtir un univers visuel et musical cohérent, avec ses propres références et ses propres codes. Cette manière de faire est parfaitement illustrée dans l’introduction du clip « Drugs », où Kevin et son équipe se font interpeller par un manager de supermarché intrigué à la vue leur installation musicale entre deux rayons surgelés.

Ni engagé ni conformiste

Les questionnements de Kevin Abstract sur l’homophobie resurgissent régulièrement. La phrase « My boyfriend saved me, my mother’s homophobic. I’m stuck in the closet, I’m so claustrophobic » à l’origine présente sur le morceau « Miserable America » revient à plusieurs reprises dans ses productions. Il emprunte au rap des codes de glorification d’une sexualité hétéro débridée et les convertit à ses propres attirances. Une des phases illustrant le plus cette volonté se trouve dans le morceau « Junky » : « Where I come from, niggas get called faggot and killed, so I’ma get head from a nigga right here. »

Dans un genre musical où lui-même déclare que le sujet de l’homosexualité est encore tabou, il déroule sans complexe ses peines de cœur, ses aventures et retourne habilement le stigmate qui pèse encore sur ce sujet dans le hip-hop. Pour sûr, Kevin Abstract n’est qu’au début de son ascension et semble en tous points inépuisable. Plus globalement, ses projets tendent à ouvrir la voie à une nouvelle vague d’artistes, libérés des dictats de la société dans le fond comme dans la forme.

 

Texte : Jimmy Foucault

Crédit : Ashlan Grey

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