Qui ne connaît pas « One Love », « Three Little Birds » ou « No Woman No Cry » ? Qui n’a jamais trouvé le réconfort dans les rythmiques lancinantes, les basses envoûtantes et les paroles apaisantes du reggae ? Qui n’a jamais chanté, avec son plus beau sourire aux lèvres : « Don’t worry about a thing, ‘cause every little thing gonna be alright… » Retour sur un mouvement qui fait désormais partie du patrimoine musical et culturel mondial, mais qui n’échappe malheureusement pas à certaines zones d’ombres.

 

« Michael l’a laissé entrer comme un ami. Derrière lui, trois hommes le suivaient. Ils avaient l’air de policiers vu la manière dont ils étaient habillés, ils étaient plutôt clean… pas du tout le look ghetto. Je les ai vus sortir leurs armes, ils m’ont mis un revolver sur la tempe et m’ont dit de monter. Nous sommes allés dans le salon ou Peter, Marlene, Santa et Doc regardaient la télévision. Ils ont dit « Couchez-vous ! » On a fait ce qu’ils disaient. L’un d’entre eux s’est penché vers Peter et a dit « Tu vas mourir, on est ici pour te tuer. » Je n’oublierai jamais ces mots… »

C’est ainsi que Peter Tosh, membre du groupe The Wailers et figure emblématique du reggae, trouvera la mort sous les yeux de sa femme, un soir de septembre 1987. Loin des valeurs de paix et d’unité présentes dans les paroles, cet épisode sanglant n’est qu’un des nombreux exemples de la violence qui, depuis toujours, accompagne le reggae et la culture rasta. Apparu à la fin des années 1960 dans les quartiers pauvres de Kingston, le reggae fait partie intégrante de l’histoire de la Jamaïque et a permis à cette île de trois millions d’habitants de rayonner dans le monde entier. Cependant, la violence inhérente à la société jamaïcaine peut sembler en contradiction avec le message véhiculé par cette musique. Selon le dernier rapport d’Amnesty International, la Jamaïque conserve l’un des taux d’homicides les plus élevés des Amériques et les chiffres enregistrés entre janvier et juin 2017 ont augmenté de 19 % en comparaison avec 2016.

L’image d’une Jamaïque paradisiaque, où règnent peace, love and unity est bien loin de la réalité. La violence, le gangsta-reggae, la place de la femme et le respect des minorités sont des sujets trop peu abordés mais restent des enjeux majeurs de la société jamaïcaine.

La guerre des sound systems

Avant de résonner dans le monde entier, le reggae circule dans les rues de Kingston grâce aux sound-systems : des camions équipés de micros, platines et enceintes. Entre ces derniers, la compétition faisait rage. Le vainqueur était celui qui jouait le plus fort et bien sûr, celui qui passait les meilleurs disques. Les deux grandes figures de cette époque sont Clement Seymour Dodd, dit Sir Coxsone, fondateur du label Studio One, et son rival Arthur Duke Reid, alors propriétaire du plus populaire sound system de Kingston : le Trojan. Ancien flic et personnage très respecté, Duke Reid ne se montrait jamais sans un Colt 45, une ceinture de munitions, voire une grenade ou une machette. Certains le considèrent comme le précurseur du comportement gangsta dans la musique jamaïcaine. En effet, la rivalité ne se réduisait pas à des provocations radiophoniques ou à des joutes musicales : pour triompher de l’adversaire, on allait parfois jusqu’à employer des rude boys, payés pour saboter le matériel ou provoquer des bagarres dans les sound systems voisins. Ces rassemblements iront jusqu’à inquiéter les hautes sphères politiques, qui prendront de dures mesures de répression contre ces agitateurs.

La violence au service de la politique

En dehors des rivalités musicales liées aux sound systems, l’histoire du reggae est étroitement liée au contexte politique jamaïcain. Depuis l’indépendance du pays en 1962 jusqu’à note époque, l’échiquier politique n’est occupé que par deux partis majeurs : le Jamaican Labour Party (JLP) et le People’s National Party (PNP). Au début des seventies, Kingston était le théâtre sanglant des affrontements par gangs interposés, inféodés à un parti ou l’autre. Certains groupes étaient liés aux artistes et aux producteurs du milieu reggae. Même Bob Marley et son entourage – qui en tant que rastas se revendiquaient comme apolitiques – furent entraînés dans le conflit. Pour Thibault Ehrengardt, spécialiste de la Jamaïque des années 1970, le chanteur de « I Shot The Sheriff » était relativement proche du PNP, un soutien qui aurait pu lui coûter la vie. Le 3 décembre 1976, à deux jours du concert Smile Jamaica organisé par le PNP, la famille Marley est victime d’une tentative d’assassinat. Plusieurs balles furent tirées, faisant quelques blessés, dont Bob Marley et sa femme Rita. À la surprise de tout le pays, il décida malgré tout de monter sur scène le 5 décembre. Aux journalistes qui lui demandèrent pourquoi il tenait tant à jouer lors de ce concert, il répondit : « The people who are trying to make this world worse aren’t taking a day off. How can I ? »

La place de la femme dans le reggae

La place de la femme au sein de la culture rastafari provoque de nombreux débats et remises en question. La misogynie, les fantasmes de la femme démoniaque et luxurieuse sont tristement présents dans la plupart des religions et le rastafarisme ne fait pas exception à la règle. Historiquement, la femme rastafarienne occupe une place secondaire et se doit silencieuse et obéissante au possible. En 1992, David Kapp se posait la question de la présence de la femme dans la lutte des rastas : « Reggae against racism, but what about sexism ? » Cette question reste d’actualité, comme en témoigne l’artiste Etana, numéro une du Billboard Reggae Album Chart en 2014 : « Le travail de promo est beaucoup plus compliqué pour moi que pour un homme car en tant que femme je ne suis pas classée comme « reggae artist » mais comme « female reggae artist » et cela fait une grosse différence… » Comme dans le rap, les voix s’élèvent contre le sexisme latent qui transpire des textes de reggae et de dancehall. Il faut préciser que cette tendance est loin d’être la norme et ne concerne certainement pas tous les artistes. Évoquer le sexe dans une chanson n’est pas synonyme de sexisme et le caractère injurieux dépend également de la sensibilité de chacun et chacune.

L’homophobie dans le reggae, un problème loin d’être réglé

La loi jamaïcaine ne protège pas contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. En conséquence, les LGBT continuent d’être victimes de harcèlement et de violences, allant même jusqu’au meurtre. Ces discriminations semblent être monnaie courante en Jamaïque et même le reggae, musique prônant l’amour et l’unité, n’y échappe pas. L’exemple le plus frappant est bien sûr le texte de Buju Banton, icône du reggae mondialement reconnue, dans son titre « Boom Bye Bye ». Il est plutôt perturbant de comprendre les propos qui se cachent derrière un morceau musicalement si bon, et lyricalement si cruel… Banton n’est pas le seul, d’autres grands artistes jamaïcains sont pointés du doigt pour des textes ouvertement homophobes. Bien que ce phénomène soit loin d’être exclusif au reggae et existe au sein de toutes les cultures, il est historiquement très présent dans cette musique. Une vague de protestation eut lieu en 2005 à l’encontre de certains artistes qui attaquaient ouvertement la communauté gay et se produisaient à travers le globe. Suite à cette affaire, des grands noms comme Capleton, Sizzla ou Beenie Man signèrent le Compassionate Reggae Act, un texte certifiant qu’aucune incitation à la haine ne serait véhiculée ou approuvée dans leur musique. Le fameux « Boom Bye Bye » datant de 1993 pourrait éventuellement être imputé à la mentalité générale d’une société qui aurait, vraisemblablement, évolué depuis. Bien que le respect de toutes les orientations sexuelles ne soit pas garanti, le débat a pris en 25 années de l’ampleur au niveau mondial et a pu sensibiliser les stars internationales du reggae.

« Look into yourself » disait si bien Dennis Brown. Le combat des rastas contre Babylon est également une lutte avec soi-même. Ceci n’enlève rien à la beauté et à la force qui se dégagent d’une musique qui, depuis sa naissance, inspire la paix et le partage. Comme tout courant musical, le reggae est le fruit de l’histoire de son peuple. Une histoire marquée par l’esclavage, la discrimination et l’extrême pauvreté. Et si la pauvreté mène souvent à la violence, elle apporte également le talent et la créativité. C’est le cas pour le reggae : une musique de lutte contre l’oppresseur, un chant de joie issu de la souffrance, un hymne à la paix né sous le bruit des balles. Les plus belles fleurs viennent-elles nécessairement du plus grand mal ?

One Love

 

Texte : Clément Dechamps

Crédit : DR ©

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