Pink Tee a longtemps été annoncé comme l’un des rookies les plus prometteurs de la génération post Rap Contenders aux côtés d’artistes comme Ateyaba, Nemir, Set&Match ou L’Entourage. En 2013, son premier EP C.O.O.L reçoit une critique unanime. Tout porte à croire que son ascension sera fulgurante. Le temps passe, mais aucun signal. Le P.I.N.K n’a pas laissé sa plume de côté, loin de là. Le Lillois a pris le temps de monter discrètement son label Long Vie Entertainment. Une pause également marquée par une évolution musicale nette au profit d’un rap davantage autotuné et chanté. On est partis à sa rencontre, dans son home studio, pour prendre des nouvelles.

 

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Qu’est-ce qui t’a amené à faire de la musique ?

Principalement le sport. J’ai commencé le rap il y a huit ans, à la fin du lycée. Je faisais pas mal de basket. Le son joue un rôle crucial quand tu te mets en condition avant un match, ou même quand tu vas simplement t’entraîner dehors. Je me suis mis à écrire car j’étais assez introverti. Je souhaitais extérioriser des sentiments que je n’avais pas le courage de dévoiler.

Quels sont les artistes qui t’ont le plus influencé à cette époque ?

Mes parents sont des grands fans de musique. À la maison, on écoutait autant de rumba congolaise que de variété française. En grandissant, j’ai affiné mes goûts. J’étais plus sensible à ce que le rap proposait. Le premier titre qui m’a marqué… « Les Temps Changent » de MC Solaar. J’ai eu une grosse phase Bisso Na Bisso, Passi, Ärsenik. Ensuite, le câble est arrivé. J’ai saigné MTV Base UK, MCM et toutes les chaînes dans le genre. J’y ai découvert un tas d’artistes. C’était bien avant d’avoir Internet.

Comment ton rapport au son a-t-il évolué depuis ?

Avant, je découvrais les types par envie alors qu’aujourd’hui c’est davantage par paresse. Les playlists Spotify et Deezer sont vraiment chanmé. Tu écoutes un rappeur que tu aimes bien et finis par dériver vers d’autres aux styles similaires. Je laisse souvent tourner en espérant tomber sur des pépites.

Tu te souviens de ton premier texte ?

J’étais encore en fac de droit, en 2009 il me semble. Je l’avais gratté en Anglais car je diggais énormément de mixtapes US. Je suis passé au Français un peu plus tard. Je voulais sortir de ma zone de confort et être compris de mon public. J’avais ce pote qui rappait depuis le collège sans que personne ne le sache. Je me suis dit : « Pourquoi pas moi ? »

Et de ton premier track officiel ?

J’avais release une tape sur MySpace en 2010. Le tout premier morceau était également en Anglais. Il s’intitulait « Not A Man Anymore ». Tu auras beau le chercher partout, je ne pense pas que tu puisses le retrouver (rires).

Tu t’es décidé à kicker en Français pour C.O.O.L.

Oui. Les premiers extraits sont sortis courant 2012 et l’EP presque un an plus tard. J’ai pris le temps. J’étais dans ma bulle, je grattais pas mal de textes sans avoir forcément la démarche d’aller en studio et de payer pour un produit fini. Les rencontres faites à cette époque m’ont énormément apporté. Pour te donner un exemple, c’est Willow Amsgood et son ingé son qui m’ont prêté leur studio pour tout enregistrer.

Ils t’avaient proposé de faire partie de La Fronce ?

Non, l’initiative venait de Grems que je ne connaissais pas.

Parle-moi des autres connexions qui se sont faites à ce moment.

J’ai été approché par Can I Kick It, Les Partiels De Punchline et le clip de « It’s Yours » passait sur Ofive sans piston particulier. Ils m’ont donné de la force par simple envie. Apercevoir un artiste lillois à la télévision était peu courant quand j’y repense. Par la suite, j’ai eu la chance de collaborer avec des mecs qui avaient plus de buzz que moi, à l’image du son « Minuit » en compagnie de 3010, Ateyaba et Twinsmatic.

Tu es encore en contact avec eux ?

Pas réellement, chacun fait son truc de son côté. On suit sans doute nos évolutions respectives via Instagram, mais rien de plus.

Quand tu vois qu’Ateyaba a amené sa musique au niveau qu’il souhaitait, ça te donne envie d’insister ?

Forcément, sans pour autant m’en rendre malade. Je suis perfectionniste. J’essaye d’obtenir le son qui me convient avant tout. À l’heure actuelle, on n’a jamais eu autant de publics, de rappeurs et de délires différents. Mon leitmotiv est de continuer à cultiver ma différence tout en élargissant la portée de mon art. Tu peux être le type le plus original sur terre, sans audience ça ne sert pas à grand-chose.

Que s’est-il passé pour toi les deux années qui ont suivi C.O.O.L ?

J’ai eu quelques dates à Bordeaux, en Belgique et dans mon coin. L’EP était une belle carte de visite, mais je sentais que je pouvais encore plus affirmer ma touche en créant ma propre structure. Ce temps m’a permis de me remettre en question et de m’entourer des gens qui étaient présents depuis le début pour moi.

Long Vie Entertainment voit le jour à ce moment.

Avant Long Vie, je bossais avec With Us. J’ai moins de pression aujourd’hui car je suis le fruit de mon propre labeur. Si je ne fais rien, il ne se passe rien. Quand tu es dans un collectif, tu peux avoir tendance à te reposer sur les autres. Je préfère être livré à moi-même et subir ma propre pression pour me transcender. Attention, je n’étais pas prisonnier de With Us (sourire) ! En étant seul, je suis juste enclin à expérimenter davantage de choses.

L’autotune et le chant sont très présents sur tes derniers projets. La nouvelle génération de rappeurs t’a décomplexé à ce niveau ?

De ouf ! En indé, tu te poses tout un tas de questions idiotes comme savoir comment ton public va réagir à tel ou tel parti pris. L’autotune a été un facteur de changement, il cristallise l’arrivée de nouveaux courants dans le rap. Il a influencé mon évolution artistique. Je kiffe les Belges sur ce point. Ils sont relax. Tu sens qu’ils sont eux-mêmes à travers les personnages qu’ils incarnent. On ne retrouve pas tout le jugement qu’il peut y avoir en France. Nous avons tendance à avoir une opinion formatée sur les genres.

Je pensais que tu allais citer le Québec et le Canada avant la Belgique.

J’y suis allé en 2014. Les gens là-bas sont exceptionnels ! Je ne l’ai pas mentionné auparavant, mais ce sont les voyages qui ont le plus contribué à l’évolution de ma musique. J’ai bougé aux Pays-Bas, en Suède et dans pas mal d’autres pays avec ma compagne. Je me suis ouvert à toutes ces cultures. On a tendance à imaginer que la vie est faite comme on se la prend où on habite, mais il suffit de décaler un peu plus loin sur le globe pour se prendre une claque.

Tu saignes quoi en ce moment ?

Toutes les vidéos de la chaîne Colors me parlent à fond. J’ai récemment beaucoup écouté Sir, recrue du label Top Dawg Entertainment et 6LACK. Sinon, je reviens toujours sur Tyler The Creator et The Internet.

Tu avais repris un pattern de Kid Cudi sur « C.O.O.L ». Le rencontrer en personne t’a marqué ?

J’étais descendu sur Paris pour surprendre Justkidsbitch. On a clippé pas mal de morceaux ensemble dont « Meute », « Réseaux » et « Sade.mp3 ». Il avait le rôle de directeur artistique du showroom de sa boîte, Kar. L’imagerie de l’exposition était articulée autour du thème de l’autoradio. Nous avons fonctionné de la même façon pour Freebies.

Un album qui devait sortir, mais finalement pas…

Il va arriver (rires) ! Voir mon pote exposer devant des personnalités influentes m’a fait réaliser que tout était possible. Je n’étais pas du tout prêt à croiser des Lukas Sabbat, Virgil Abloh et encore moins Scott Mescudi.

Pourquoi ne pas l’avoir release ?

Je l’ai écrit avant Période Des 16, mais je trouvais que l’enchaînement avec C.O.O.L allait être trop brutal. Le projet a l’envergure d’un petit album et j’avais pris beaucoup trop de temps pour le lâcher de cette façon. J’ai préféré dévoiler ma nouvelle direction, mon label et tout ce qui s’en suit via Période Des 16, qui est en quelque sorte l’introduction de Freebies.

C’est donc le prochain projet sur la liste ?

J’ai une bonne cinquantaine de sons de côté, donc j’hésite. J’essaye de faire en sorte que Freebies soit intemporel. Les titres qui y figurent ne retranscrivent pas une époque, ils sont représentatifs de qui je suis réellement.

Comment gères-tu ton univers visuel ?

Sur Période Des 16, les cinq clips tournés ont été faits par cinq réalisateurs différents. J’essaye de matcher au mieux mes idées avec la sensibilité de ces derniers. Je voulais que ce soit un échange, contrairement à C.O.O.L ou tout était axé sur mon ressenti personnel.

Et ton écriture ?

Quand je bossais encore chez Nike, je grattais des phases par-ci, par-là. J’utilisais principalement des type beats. Je me suis mis à composer mes propres boucles, que je laisse tourner en essayant de trouver une topline ou un bon refrain. L’inspiration peut vraiment me venir de tout et de rien.

Le fait d’être en home studio te permet d’aller plus loin dans les thèmes que tu abordes ?

Clairement ! Je n’ai jamais été à l’aise au milieu de trop de gens. Soit je tombais sur des ingés tranquilles, soit sur les pires clichés du rap. Le genre de mec à qui tu demandes un simple cut et qui a l’impression de remixer toute la prod (sourire). Je tente beaucoup plus de choses à domicile, c’est à la fois libérateur et très instinctif.

Peux-tu revenir plus précisément sur le concept de Long Vie ?

On a créé ce mouvement en 2016, au même moment que Freebies. Dans le morceau « Long Vie », j’entonne plusieurs fois « Long Vie, Pink Tee, Freebies, rockstar ». Le message est de faire les choses en y croyant dur comme fer. On a tendance à vouloir nous donner des recettes magiques pour réussir. C’est n’importe quoi. Lance-toi et tout viendra au fur et à mesure. Avoir les ingrédients du succès ne signifie pas qu’il t’est acquis. Long Vie, c’est croire en ses projets et aller au bout de ses convictions. Le noyau dur est formé de Justkidsbitch, de Simon Baumer Poulain, un ami qui travaille à la com du magasin Graduate à Bordeaux et de moi-même.

L’indépendance impose davantage de rigueur.

D’autant plus que nous sommes désormais dans des villes différentes. Les contraintes sont spatiotemporelles. Nous étions plus productifs quand on se trouvait au même endroit. La distance comporte autant d’avantages que d’inconvénients. On échange moins, certes, mais les discussions sont nettement plus enrichissantes.

Penses-tu que vivre de ta musique est possible à court terme ?

En tant qu’indépendant, je pense que c’est très compliqué. Je vise un confort professionnel, même si je suis intimement persuadé que je peux faire un petit bonhomme de chemin dans le son. Être artiste comporte le risque que cela ne dure qu’un temps. Je peux à la fois percer du jour au lendemain, comme devenir ringard, avoir une extinction de voix ou des acouphènes. Avoir un métier avant le rap est une nécessité. Je viens d’ailleurs de reprendre des études en marketing digital.

Pourquoi l’expression BrookLille ?

Ce n’est rien de plus qu’un clin d’œil à Brooklyn, pour montrer qu’on est un peu des cainris dans le nord (rires) !

Tu te vois rester à Lille toute ta vie ?

Je pensais que j’y étais ancré à jamais, mais suite à mes derniers voyages j’ai vraiment envie de voir du pays. Lille sera toujours dans mon cœur. Je ne m’y vois pourtant pas dans deux ou trois ans.

Le temps y est vraiment si pourri ?

Malheureusement, mais ça fait aussi partie du charme de la ville et de mes inspirations. Ceci dit, à part rester chez moi mater des séries, je ne peux pas y faire grand-chose (sourire).

Ce qui est cool pour ta musique.

J’avoue que si j’étais dans le sud, j’aurais peut-être moins de morceaux sur le côté. Je serais sans doute un peu plus au soleil (rires).

Tu comptes dévoiler davantage de titres dans les mois qui suivent ?

Je viens de collaborer avec Andrike$ Black sur « Photogénique ». Il vient du Canada et ride pas mal avec The North Virus, un collectif montréalais proche de Rowjay et Freakey. Sinon, je viens de récupérer du matos pour mieux enregistrer ma voix. Je vais reprendre certaines maquettes et les peaufiner, la suite devrait arriver très vite.

 

Texte : Nathan Barbabianca

Crédit : Julian Pierrot

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