Le bruit courait depuis un moment que l’obscur groupe trash/punk/hip-hop de Gnarly, Ruby, Skuz et Scumbag Tony n’existait plus. La nouvelle a finalement été confirmée début mars, dans une série de posts Instagram de Purple Tony, l’ancien manager du crew. Kate Mo$$ n’est plus. L’homme en profite au passage pour préciser que ses embrouilles avec Gnarly sont enterrées, au moins aussi profondément que les sons de Kate Mo$$, tout droit sortis des enfers. Pour autant, les membres de la troupe n’ont pas fini de faire parler d’eux.

 

« Une bande de psychopathes qui organise des soirées de merde avec drogues, sexe et musique de timbrés » ou « un film d’horreur de la vie réelle ». Voilà comment le public décrit Kate Mo$$. Pour cause, les concerts de Gnarly (chant), Ruby (batterie), Scumbag Tony (production) et Skuz (chant) sont spectaculaires. Leurs lives sont des performances toujours plus extrêmes, avec une volonté de ramener le danger dans la musique, de repousser encore un peu plus loin leurs limites. Par exemple, lors de leur toute première représentation, le laptop crachant le son est posé sur le dos d’une femme nue positionnée à quatre pattes. Une mise en scène vraiment dérangeante. Le concept va à chaque fois plus loin, notamment avec l’arrivée de Skuz dans la bande. La jeune femme chante ou hurle pour faire les backs du chevelu Gnarly tout en se dénudant. Skuz se met alors à twerker et à simuler (ou pas) des masturbations, alors que Gnarly fait mine de l’étrangler avec une laisse, devant un Ruby déchaîné sur ses percussions. Pendant ce temps, le manager Purple Tony, crâne rasé, est accroupi sur le côté de la scène. Il se délecte de cette performance troublante avec ses yeux et son sourire de fou à lier, dignes d’un Blue Meanie dans Yellow Submarine.

Ces scènes extrêmes (la plupart disponibles sur Pornhub) sont dignes de GG Allin, qui balançait ses excréments sur son public avant de se bastonner, ou de l’artiste Marina Abramovitch, qui pendant six heures de rang était le cobaye de son public. Elles sont l’expression artistique d’un collectif qui rejette absolument toute forme de restriction. Une attitude résolument punk, consentie par chaque membre du groupe. Comme l’explique le chanteur dans ses interviews, aller voir Kate Mo$$, c’est comme un trip : certains en reviennent, d’autres non. Voilà qui explique leur sobre bio sur SoundCloud : « Fuck off, catch us live ».

Le son des maisons abandonnées

Kate Mo$$ naît en 2015 en Californie. À la base, on retrouve Gnarly (aka Gnarles Manson ou Kill Gnarly) au chant et Scumbag Tony à la production. Ce dernier opère dans la scène trash/punk/hip-hop de la côte Ouest depuis près de huit ans. Il est notamment le fondateur de Crimekillz avec N8noface, dieu du synthpunk et accessoirement sosie de Vin Diesel. Gnarly a quant à lui commencé la musique vers 2011. À cette époque ses mélodies sont plutôt celles d’un mec bourré qui freestyle et hurle dans la cuisine de ses potes en after. Plus tard, il fonde avec son frère le groupe trash The Plastic Faced Mannequins. Mais c’est véritablement avec Kate Mo$$ qu’il va parfaire son art.

Gnarly et Scumbag Tony sont très vite rejoints par d’autres artistes. On retrouve ainsi le tatoué Ruby à la batterie, la furieuse Skuz aux backs et au chant, et le fou Purple Tony comme manager. En 2016, l’équipe sort son premier projet, KATE MO$$ EP. La tape confirme le style musical décrit par le groupe lui-même : trash post-apocalyptique DIY. Une musique qui, selon eux, provient des profondeurs des ruelles lugubres et sombres. Un son tout droit sorti de maisons abandonnées, dans lesquelles s’entassent des toxicos boiteux et les macchabées des ennemis de Marlo Stanfield dans The Wire. Les six morceaux de l’EP sont expéditivement punk. Ils durent en moyenne moins de deux minutes. Cent vingt secondes d’une intensité telle que les oreilles les plus sensibles en sortent ensanglantées. Manson aboie ses textes enragés et morbides, sur les menaçantes productions noise minimalistes de Scumbag Tony, comme sur « Espy » ou « Waste ».

Grâce à son style brut et industriel, Kate Mo$$ fait de nombreuses premières parties prestigieuses, comme celles de Project Pat, Xavier Wulf, Tommy Wright III ou encore Lil Ugly Mane. En 2017, le groupe participe à la tournée de leurs amis d’Ho99o9. Ensemble, ils soulèvent les salles de San Francisco à Bruxelles, tel le souffle de l’explosion d’une bombe H. Lors de ce périple de part et d’autre de l’Atlantique, la plupart des shows sont sold out et complètement explosifs.

Dans les mois qui suivent, Gnarles Manson et sa secte sortent deux EP. Le premier s’intitule I STEPPED ON A DEAD RATS HEAD TODAY et est produit par Scumbag Tony, Psychopop ou encore Tizhimself. Les morceaux gardent bien sûr la brutalité sèche du premier opus, mais cette violence présente quelques variantes. Elle est parfois accompagnée de chopped and screwed comme sur « Liquor » ou « K HOLES », ou de sonorités plus stoner comme sur « 7SERIES ». Le second projet est COLD SUMMER. La musique est toujours aussi expéditive mais semble plus travaillée. Par moment, certains tracks peuvent faire penser à Ho99o9 ou à Run The Jewels, à l’image de « Swang Mi Whip » ou « Lone Fur ».

DeathKult

Kate Mo$$ voue en quelque sorte un culte à la mort. Dans le track « Balaclava », Gnarly est au fond des abysses de la dépression et partage ses pensées funestes. L’horreur palpable est renforcée par le clip du morceau, réalisé par Bradley Soileau, qui est une ode à la pendaison. Inspiré de l’esthétique du suicide collectif de la secte d’Heaven’s Gate (vêtements noirs et Nike aux pieds), le réalisateur a filmé le rappeur se pendre… pour de vrai. Gnarly a même failli y passer lors de la première prise. Une fois le chanteur édenté remis sur pieds, ils en ont tourné deux autres. Le malaise du film est poussé encore plus loin lorsque l’on voit apparaître un tutoriel pour réaliser des nœuds, et un pénis venir éjaculer sur le visage d’un Gnarles inconscient.

Dans ce clip, et plus largement dans la musique punk/rap torturée et diabolique de KM$, on perçoit fortement l’influence de la légende de The Germs, Darby Crash. Gnarly et son ancien manager Purple Tony le vénèrent comme un dieu. Véritable icône de la scène punk de Los Angeles de la fin des années 1970 et pionnier du genre indie, Crash racontait souvent qu’il ne vivrait pas longtemps. Selon Pat Smear, ex-guitariste de The Germs, Nirvana et des Foo Fighters, Darby disait faire de la musique pour s’acheter assez de dope pour mettre fin à ses jours. Il y est parvenu en 1980, alors qu’il n’avait que vingt-deux ans.

Ce culte de la mort et cette impression de film d’horreur sont présents sur la grande majorité des sons de Kate Mo$$. Il y a par exemple « Darker Side Of Devastation » dont l’instru d’Ultragash fait penser au doux ronronnement de la tronçonneuse de Leatherface, ou encore « Lovely Lucy », qui commence comme une comptine pour enfant et se termine dans le sang. Sans oublier le titre « Sepukku », qui tire son nom de la technique de suicide par éventration des samouraïs. Comme TheOGM et Eaddy d’Ho99o9, les membres de KM$ sont des disciples du DeathKult.

Heureusement, les membres de la troupe n’ont pas succombé à leur folie sans limites. En revanche le groupe, lui, est bien enterré. Des dissensions entre Purple Tony et Gnarles ont crucifié Kate Mo$$ (les deux hommes se sont réconciliés depuis), qui devient en quelque sorte un martyr de la scène punk/rap. Cependant, nous ne sommes pas près de voir disparaître Gnarly, Ruby et Scumbag Tony. Tous ont des projets à venir pour cette année 2019. Les deux premiers préparent un nouvel EP avec N8noface, tandis que le troisième enflamme les clubs de Séoul. Après un peu plus de trois ans d’existence, une chose est certaine, Kate Mo$$ a participé à l’évolution de la culture punk/rap. Le groupe y laisse une cicatrice béante qui est tout sauf sur le point de se refermer.

 

Texte : Arthur Duquesne

Crédit : Pedro Martinez

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s