Dans la lignée du beau Rehab du leone de Trastevere Ketama126, Side Baby quitte la trap basique et s’éloigne de la culture des analgésiques pour sortir de sa dépression et livrer son premier album solo, Arturo. Dans cet opus très personnel, le rappeur romain inhume son moi maléfique, Dark Side, pour entamer sa rédemption sociale et tenter de retrouver celui qu’il fut véritablement un jour, Arturo Bruni.

 

Le succès, l’argent, les bijoux, les femmes. Mais aussi les drogues, la solitude, la haine, la souffrance et la maladie. Avec son ancien crew le Dark Polo Gang (DPG), Side Baby a tout connu.  Ensemble, ils ont révolutionné le rap italien et sont aujourd’hui considérés comme les précurseurs de la trap de leur pays, aux côtés d’un certain Sfera Ebbasta. Au départ vus par leurs pairs comme des profanes et des hérétiques, ils ont finalement mis un grand coup de botte – ou plutôt de Yeezy Boost 700 – dans un rap game vieux jeu. Malheureusement, les lauriers peuvent vite se changer en houx pour certains.

Après Sick Side début 2018, une mixtape au nom tristement évocateur (bien que le rappeur explique qu’il ne s’agit que de la contraction de son blase et de celui du producteur Sick Luke), Side sombre dans le mutisme le plus complet. En réalité, l’homme est atteint. Il fait une cure pour soigner ses troubles mentaux. Une fois sorti de l’hosto, son départ prévisible du DPG est acté. Le track « Medicine » apparaît sur les plateformes de streaming. Il s’agit du premier texte que l’artiste a jamais écrit et c’est aussi celui qui marque le nouveau départ d’Arturo Bruni. Quasiment un an plus tard, le rappeur sort son premier album solo.

Une ascension dans la dangereuse poudreuse

Arturo, sorti le 19 avril dernier, est une sorte de bain de vapeur dans le cloud rap. Un bain de vapeur envoûtant, enveloppant, comme le suggère la cover de l’album, sur laquelle on découvre Side englué dans un épais fluide blanchâtre. Très loin de la chaleur tropicale des thermes de Caracalla, le liquide pâle qui absorbe le rappeur est froid comme les nuages flirtant avec les monts des Dolomites, glacial et menaçant comme des stalactites. The Night Skinny est à la production. Il envoie des beats frigorifiques qui se marient à la perfection avec le flow nonchalant et engourdi de Side Baby.

En atteignant le succès et la fame avec le DPG, le Romain s’est brûlé les ailes et est resté dans la fraîcheur paralysante des hautes altitudes. Dans « Freddo », accompagné de Luchè, il raconte son ascension laborieuse. Seulement vêtu d’un hoodie dont il resserre le cordon, il lutte difficilement contre les vents gelés du blizzard. Heureusement, les drogues qu’il garde au chaud lui rendent la pareille. Mais plus il monte, plus les engelures lui rognent la peau, plus il consomme. Peu à peu, ses pas ne laissent plus aucune trace dans la neige profonde. Il n’avance plus. Il s’efface. « Parli di me, ma non sai che ero congelato (Tu parles sur moi, mais tu ne sais pas que j’étais congelé) » rappe-t-il dans « Ghiaccio ». Autour de lui, tout se craquelle sous la pression du gel et lui-même se cryogénise sous la force de cet étau dépressif.

Side se rappelle de rêver d’ailleurs, de vouloir s’éveiller au Japon, là où il ne connaît personne et où il peut fuir le givre enivrant et la fadeur des couleurs qui l’entourent. Il se souvient de gober deux pills d’alprazolam pour s’endormir et réaliser ses songes. Après une sortie de corps vertigineuse, l’homme vogue dans un ciel azur vers les îles du « Jappone » sur une instrumentale stellaire de TNS. Le restant d’ice sur lui sont ses grillz et ses bracelets diamantés. L’espace d’un instant, les benzodiazépines lui permettent d’oublier ses problèmes d’identité.

Des rapports humains fades

Une fois la défonce terminée, celui qui avalait jusqu’à 60 cachets en une journée retrouve sa Rome enneigée et son insupportable anxiété. Autour de lui, il n’y a que des troie de gold digger, qui ne l’appellent que quand il semble mieux se porter. Seul et déprimé, il réalise qui sont ses vrais. Parmi eux, Vision ou encore Sick Luke. Le reste du DPG a autre chose à faire. « Sei morto se sbagli una mossa (Tu es mort si tu fais une erreur) / Pronti per scavare una fossa (Prêt à creuser une fosse) » constate-t-il sur « Frecciarossa », aux côtés de Gué Pequeno. Il se souvient aussi de sa jeunesse d’OG, lorsqu’il volait des Nikes et des téléphones. Depuis, il a toujours respecté le code et le silence.

Comme Lil Peep dans « Beamer Boy », Side déplore que les gens veuillent le voir brisé. Ils sont comme les gosses qui sautent sur cette fragile couche de verglas recouvrant les flaques d’eau au petit matin des premiers jours d’hiver. Le Romain ne veut pas finir raide et froid comme Peep. Pas tout de suite. Depuis « Medicine » et sa cure, il pisse sur les analgésiques.

Bien qu’écœuré par une partie de son entourage et préférant la solitude à la mauvaise compagnie, Side Baby ne souhaite pas mourir seul. Vêtu de noir comme pour faire le deuil d’une présence disparue qu’il regrette sur « Non Ci Sei Tu », le Romain fait le choix d’avancer et de se recentrer sur ceux qui l’aiment et le comprennent. Il chérit ses frères, son quartier, Rome et sa mère. Cette dernière en est d’ailleurs fière. Elle adresse des mots doux et chaleureux à son fils sur le très beau track « Arturo », véritable sommet de l’album et de l’ascension périlleuse de Side. « Sei arrivato finalmente alla fine di questo lungo viaggio (Tu es finalement arrivé à la fin de ce long voyage) » dit la madre de Side Baby.

Au-dessus des nuées blanches formant une épaisse écharpe glaciale autour des hauteurs fraîchement gravies, Side est plus proche que jamais de la chaleur et de la lumière des rayons d’un soleil dégivrant. TNS délivre une prod printanière aux allures nippones, sur laquelle les cerisiers fleurissent et Arturo Bruni renaît, en chantant qu’il ne peut pas changer celui qu’il est. Le titre « Arturo » clôt en apothéose la tracklist de l’album. C’est également le terme d’une transformation. Après s’être émancipé de son démon Dark, Side renoue avec sa véritable personnalité.

 

Texte : Arthur Duquesne

Crédit : DR ©

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