Mairo : émancipé depuis le biberon

Assez discret depuis son EP 365 en 2017, Mairo a tout de même réussi à susciter une certaine attente par ses apparitions remarquées sur quelques singles avec la SuperWak Clique, où il montrait l’étendue de son potentiel. Les fanatiques de turn up l’attendaient pour ses compétences en la matière. Le Suisse a décidé de surprendre en travaillant davantage, pour proposer un album de dix titres : 95 Monde Libre.

 

Le rap a connu plusieurs époques fastes dans sa jeune existence, la première a atteint son climax en 1995. Mobb Deep, Big L et la Three 6 Mafia, entre autres, gratifient le monde d’albums majeurs qui influenceront cet art jusque dans son code génétique. Nonante-cinq a aussi vu naître un certain rappeur dans le canton de Neuchâtel, qui s’est juré de rester libre du berceau jusqu’au cercueil. Pour, à son tour, marquer la musique de son empreinte et perpétuer cet état d’esprit libertaire caractéristique des OG. Avec Hopital, son frère jumeau aux prods, Mairo a composé 95 Monde Libre, sorti le 24 janvier dernier. Le mindset commun aux deux artistes a permis la conception d’un dix titres intime et coloré qui met sur la table leurs ambitions, loin des futilités du game.

L’allégorie de la caverne

Mairo a, de toute évidence, le goût de la rime et la minutie qui va avec, mais il ne délaisse pas le fond. Derrière les métaphores et les paraboles, on comprend rapidement qu’il dépeint sa réalité. Les storytellings l’ont bousillé, mais il tente d’apporter sa touche en exposant sa vie et son opinion de manière détournée. Comme l’allégorie platonicienne, le rappeur suisse voudrait se libérer de ses chaînes et évoluer librement hors de la caverne qui emprisonne les hommes. Pour nous le faire comprendre, le membre de la SuperWak Clique opère un retour aux sources, plus affranchi que jamais. « adi genu » est le nom de sa ville d’origine en Erythrée, et « madras » celle de Hopital en Inde. Mairo évoque souvent ses racines avec passion et hargne. Comme un chasseur tribal, il s’attaque aux beats pour nourrir les siens et les sortir de leur condition.

Certaines punchs épicées donnent les clés pour décoder son opinion du système : « L’Afrique gros c’est pas une foire / J’t’apprends à respecter un nègre. » Les reliques du colonialisme continuent de l’enfermer dans une cage dont il essaye de sortir. Peu importe qui s’oppose à lui, le MC trace sa route, seul tel un mercenaire Maasaï, pour arriver au bout en homme libre. Les marabouts de son village lui ont peut-être soufflé des présages à l’oreille, car le rappeur connaît et annonce de quoi sera fait son destin. Pour l’accomplir, il répète souvent qu’il ne baissera jamais son froc face aux courbes du « show.business ». Le Genevois défend ses opinions et ses choix en s’opposant de front à la pensée de masse. « gdid », le titre le plus expérimental du projet, s’inscrit toujours dans cette idée d’émancipation. En s’éloignant naturellement des schémas préconçus, Mairo s’approprie le rap en gardant ses objectifs coffrés dans sa tête. Le seul horizon qu’il guette est le sien : ensoleillé, rythmé, immensément vaste et sans barrière.

Rap dégueu

Mairo fait partie de la SuperWak Clique et ce n’est en rien surprenant. La sève du crew genevois est bien présente, particulièrement lorsqu’il s’entoure de son alter ego Hopital. Le rappeur nous révèle ses formules et expose sa science du turn up. « kill bill », premier titre du projet, donne le tempo de ce qui va suivre. Les toplines changent toutes les quatre mesures pour le plaisir de nos têtes constamment en mouvement. Ce n’est pas un rap qu’on écoute pour se reposer, mais plutôt pour faire éclater la sono d’un lowrider clinquant en plein cagnard. Au niveau de la technique, le MC est irréprochable. Comme il le dit lui-même, si un émoji devait le représenter, ce serait celui qui vomit parce qu’il rappe trop salement.

Et pourtant, le producteur de l’album lui a donné du fil à retordre en ne restant pas dans une zone confortable. Les beats sont multicolores et funky au possible. On retrouve l’état d’esprit des années 2000, proche de ce que pouvaient faire Pharrell et Chad Hugo lorsqu’ils étaient encore neptuniens. Néanmoins, l’album est résolument trap, à l’image de « (357) the what » avec son acolyte Makala, un hommage à l’immense collaboration de 1994 entre Biggie et Method Man. Les couplets crades et dynamités posés sur cette prod à la 808 vrombissante propulsent le titre au rang de banger scénique. L’ajout d’un delay très marqué sur les voix fait bouncer le refrain et les auditeurs. Cet écho qu’utilise Mairo sur quelques pistes est un signe distinctif qui le démarque et lui permet de forger sa propre musique. La liberté que prône l’artiste ne s’applique pas qu’au fond, mais également à la forme de ses sons. Il assume ses choix singuliers et prend ses aises, à la fois dans les sonorités, comme en témoigne le synthé grinçant utilisé dans « la danse des indiens ». Une patte qu’il continue d’affiner dans ses schémas d’écriture. Entre couplets uniques, cuts, et hooks bien amenés… Impossible de s’ennuyer lorsque l’on ne sait pas à quoi s’attendre !

95 Monde Libre semble être un album fondateur pour Mairo. Avec son jumeau, l’artiste suisse conçoit un univers qui lui est propre. Un ensemble cohérent qui parcourt le globe et ses sonorités variées en suivant un fil rouge qui transpire l’authenticité : la quête de liberté. Le projet est introspectif lorsqu’on le creuse. Sa technique très pointue et son énergie XTRM peuvent parfois masquer les messages disséminés, mais ils sont bien présents et font l’essence de ce disque.

 

Texte : Ugo Margolis

Crédit :  Ídé

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