So La Lune : mise en orbite

En 2007, Soprano rappait : « T’es comorien, là-bas la lune allume la ville quand il fait noir. » 14 années plus tard, dans l’Hexagone, la cité n’est plus éclairée que par la lumière blafarde des réverbères. So La Lune, un jeune rappeur d’origine comorienne, s’allume en ville et promène sa voix fissurée dans les crevasses qui s’ouvrent sous les ruelles à la nuit tombée. Avec Apollo 11, il lance pour la quatrième fois depuis le début d’année une frappe orbitale précise et calibrée, depuis son poste de tir à 384.400 km de la Terre.




So La Lune a bombardé en 2021 : en moins de 5 mois, il délivre une série de quatre EP dans lesquels il témoigne d’une inventivité impressionnante en termes de mélodies et de flows, servie par un choix de prods à la hauteur de l’univers qu’il bâtit brique après brique. Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence qui se dégage de ce début de discographie. Il suffit de juxtaposer les pochettes de Théia, Satellite naturel, Orbite et Apollo 11 (toutes réalisées par Mvnxcnn) et d’observer le glissement progressif du bleu vers le lilas pour saisir en un seul coup d’œil ce que l’écoute viendra confirmer : sa musique a beau être marquée par l’errance, le rappeur sait où il va. Suivre sa progression cette année revenait à observer à travers le hublot d’un module lunaire une montée en puissance graduelle, à laquelle ce dernier cinq titres vient servir de point d’orgue.

S’installer parmi les astres

Depuis Tsuki, sa première véritable carte de visite sortie en juillet 2020, So La Lune n’a fait que muscler son jeu, s’installant EP après EP comme l’un des rookies les plus prometteurs du moment. La présence d’un invité de marque, en la personne du vétéran Aketo, autre rôdeur des rues de Paris qui fournit un couplet de grande classe sur « Tsukito », vient confirmer ce statut acquis à force de longues journées d’été passées en studio.

Au long des quinze trop courtes minutes que dure cette dernière livraison, Tsuki fait étalage de toute l’étendue de sa palette vocale et mélodique. Si le propos est peut-être moins intime et moins triste ici qu’il a pu l’être dans ses précédents morceaux, la forme est, elle, plus aiguisée que jamais. Le refrain de « Keh Lanta » semble fait pour être hurlé à la lune une nuit d’hiver, et « Maître nageur » conclut l’EP sous un déluge de flows accélérés et rebondis qui laissent l’auditeur pantelant en attente de la suite.

Sur Apollo 11, on retrouve ce rappeur versatile, capable de passer de l’explosif au lancinant en une fraction de seconde, qui semble constamment se tenir en équilibre au bord d’une crevasse qu’il aurait dans l’âme. Ces fissures au cœur s’étendent jusqu’aux cordes vocales ; So La Lune rappe d’une voix qui semble toujours sur le point de se briser pour de bon, mais qui parvient pourtant toujours à conserver l’équilibre même lorsqu’elle paraît vriller. C’est au moment où le flow grimpe en intensité, où l’autotune est poussé au plus fort, que ces failles deviennent perceptibles.

Errer entre le goudron et les étoiles

À force de marteler ensemble ces deux symboles, So La Lune a fini par imposer une idée : la fissure de vie qui fracture les âmes peut devenir un chemin sur lequel rôder quand l’astre nocturne est haut dans le ciel. S’il a grandi à Lyon puis vécu quelque temps aux Comores dans son enfance, c’est pourtant sur le canevas des rues de Paris que La Lune trace sa route d’errance, un pilon de jaune au bec et des coups de couteau dans le cœur.

Par flashs d’images successives, il brasse des thèmes aussi vieux que le rap français, la vie de hustler et la quête de la réussite financière en tête : « J’étais pété bien avant minuit, brasser c’est ça la vie. » S’il avait continué, comme à ses débuts dans la musique, à les développer dans le cadre formel et parfois rigide du boom bap, il ne serait peut-être resté qu’un rappeur parmi tant d’autres. Avec cet EP qui fait suite aux précédents, il parachève sa mue artistique (est-il passé par la même salle du temps que les frères Andrieu en 2015 ?), et sublime son discours en le propulsant dans l’espace.

Ce que raconte le rappeur dans l’écrin des prods de VRSA Drip est ancré dans le vécu, et So La Lune a l’authenticité chevillée au larynx : « Ce que tu dis dans tes sons c’est pas la té-véri. » Pourtant, si les pieds restent fichés dans le poisseux du bitume parisien, l’esprit lui plane à la dérive à des kilomètres au-dessus de la ville. Il injecte dans ces thèmes classiques des motifs liés au ciel, aux astres et à l’éther, et semble rapper ses douleurs et son envie perché sur un nuage d’orage : « Je suis l’enfant de la pluie j’apparais comme le tonnerre. »

En japonais, « tsuki » peut vouloir dire soit la lune, soit le coup de poing. Sur Apollo 11, So La Lune donne leur pleine mesure aux deux sens de son surnom : il livre des mélodies qui frappent comme un direct dans les entrailles, et emmène l’auditeur avec lui dans les étoiles. Ces cinq morceaux viennent confirmer ce que les plus attentifs savent déjà : ce jeune rookie a le potentiel pour rejoindre Ademo et The Jacka au panthéon des hustlers tristes.


Texte : Fabrice Vergez

Crédit : Guillaume Gomez

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