Et si SpaceGhostPurrp était le Anton Newcombe du rap…

…et donc le Raider Klan le Brian Jonestown Massacre du game. Au début des années 1990 à San Francisco, Anton Newcombe ressuscite et réinvente le rock psychédélique des sixties. Il veut alors mener une révolution musicale et niquer le système des maisons de disques tenues par des costards véreux. Vingt ans plus tard en Floride, SpaceGhostPurrp fait revivre le Dirty South avec ce qu’il appelle le phonk, un sale mélange entre du G-Funk, Three 6 Mafia et DJ Screw. SGP veut ramener à la vie ce qu’il considère comme le vrai rap. Comme Anton, il a une philosophie de revivaliste et il s’octroie une image messianique, celle de sauveur de sa génération.




« C’est super ce que vous faites, mais désolé c’est mort, on a déjà les Cure. » C’est le genre de refus qu’essuie le jeune Anton Newcombe lorsqu’il envoie ses démos à des labels dans les années 1980. À l’époque Anton et ses potes font dans le Siouxsie and the Banshees. Ces refus cinglants des labels constituent sans doute le début de sa haine pour l’industrie musicale. Mais le musicien ne va pas abdiquer. Il va lever des troupes pour former The Brian Jonestown Massacre au début des années 1990. La mission est de faire le son qu’il aime, sans que personne ne dirige son art ou ne lui parle de potentiel commercial.

De son côté, deux décennies plus tard, SpaceGhostPurrp agit de la même manière marginale. Il expérimente et enregistre sa musique chez lui et fonde le Raider Klan avec son pote Dough Dough en 2008. Il s’agit alors d’un collectif de hip-hop et de skate basé à Carol City en Floride. Comme The Brian Jonestown Massacre, le RK est un véritable gang dont les innombrables membres s’organisent autour d’une tête pensante : SGP d’une part, Anton Newcombe de l’autre. Tels les gourous d’une secte, les deux hommes s’entourent d’artistes prêts à les servir eux et leur projet de conquête du monde. Pour mener à bien son dessein, Newcombe va composer avec des musiciens comme Joel Gion, Matt Hollywood, Dean Taylor, Ricky Maymi, Will Carruthers, Jeff Davies ou encore Peter Hayes. Au total, près d’une cinquantaine de personnes vont jouer sous les ordres du pasteur de Jonestown en presque trente piges d’activité.

Afin de révolutionner le rap game avec le phonk, SGP embrigade dans un premier temps Dough Dough, Kadafi, Muney Junior et Jitt. C’est à partir du décès de ce dernier en 2010 que le Klan va grandement se développer. Des artistes comme Ethelwulf aka Xavier Wulf, Chris Travis, Amber London, Grandmilly, Nell, Eddie Baker, Yung Simmie et Denzel Curry vont rejoindre la troupe et permettre aux Raiders de progresser musicalement. À son apogée en 2012, le collectif de Purrp comprendra des dizaines de membres (difficile de savoir exactement combien) répartis sur toute la map des USA : Miami bien sûr, mais aussi Memphis, Chicago, Los Angeles et New York. Graviteront autour de la team des références de l’underground actuel comme Bones, Pouya et Lil Ugly Mane. Tous vont participer à cette effervescence musicale.

Keep music evil

Évidemment, il est impossible de comparer la musique de Newcombe et celle de Purrp tant elles diffèrent. D’un côté rock, trips et chansons d’amour, de l’autre rap, violence et lubricité. Mais entre le néo-psychédélisme romantique des BJM et le phonk crado du Raider Klan, il existe une idéologie similaire. Comme dit précédemment, les deux leaders sont des revivalistes qui ne se sont pas contentés d’être de pâles copies de leurs mentors. Ils ont ressuscité le son de leurs dieux pour le retravailler à leur sauce, ce qui donne un genre hybride, à la fois rétro et futuriste.

Le chevelu de San Francisco remet au goût du jour ses héros : Brian Jones, le Velvet Underground et les Beatles. Musicalement, c’est une sorte de mix entre My Bloody Valentine, Spacemen 3 et le son des sixties. Son objectif est de retourner l’industrie qui promeut de la daube à la radio, pour ramener les vraies belles mélodies sous le feu des projos. Pour ce faire, il ne veut pas se plier aux règles du système et souhaite rester complètement indépendant. Pour exemple, jusqu’à peu, l’intégralité de la discographie infinie des BJM était disponible en téléchargement gratuit sur leur site internet.

Cette pensée déviante est également identifiable chez le Black God de Carol City. Fanatique de Three 6 Mafia, Gangsta Pat, Tommy Wright III ou UGK, il est l’un des premiers de la nouvelle génération à s’être fièrement revendiqué du Dirty South et à le remettre sur la table. Lui considère ce style comme étant le véritable rap. Il le mixe avec du G-Funk, du chopped and screwed et des bruits de Mortal Kombat ou de Pinball pour élaborer son phonk, avec lequel il envisage de laisser une plaie purulente dans un game qu’il voit puant.

En plus d’une idéologie commune, les deux mégalomanes sont aussi des mélomanes hors pair, une condition indispensable lorsque l’on se voit comme le sauveur de sa génération. Alors qu’Anton prétend savoir jouer plus de quatre-vingts instruments dans le documentaire DiG! d’Ondi Timoner (Newcombe enregistre l’album Give It Back en une semaine et compose certains morceaux tout seul à même le sol dans son squat), SGP, lui, est un producteur génial avant d’être le rappeur que nous connaissons. Non seulement il innove sur ses premiers projets comme NASA The Mixtape et Blackland Radio 66.6 au début des années 2010, mais il compose aussi des instrus pour A$AP Rocky, Juicy J, Project Pat et Wiz Khalifa. Ses samples sont d’une variété impressionnante, allant du trip-hop, au R&B, en passant par de l’ambient et du rap macabre de Memphis.

Bien sûr, avec un tel talent entre leurs mains, les deux passionnés sont hyperactifs et ont une productivité effrénée qui ferait presque pâlir un improbable duo Bones / John Dwyer. À titre indicatif, entre 2010 et 2015, Purrp a publié une dizaine de mixtapes en son nom. À cela il faut ajouter les projets avec les Raiders et ses nombreuses collaborations. Concernant les BJM, ils ont sorti quasiment un album par an depuis 1995, dont trois rien qu’en 1996, et pas des moindres : Their Satanic Majesties, Take It From The Man et Thank God For Mental Illness.

« All my children »

Le Raider Klan et The Brian Jonestown Massacre ont donc fait le choix de produire une musique qui est à la fois résolument passée et totalement avant-gardiste. Le phonk et le néo-psychédélisme vont inspirer de nombreux artistes et accoucher d’une flopée de progénitures. « Tous mes chiards » comme dirait Guwop. SGP et Newcombe ont en quelque sorte posé les premières briques d’une scène sur laquelle d’autres artistes se sont ensuite construits.

Ce que certains aiment appeler de nos jours le « SoundCloud rap » est sans doute l’exemple le plus criant. La plateforme est une véritable sphère souterraine où les projets rap expérimentaux lo-fi pullulent depuis plusieurs années. Beaucoup de rappeurs de la plateforme s’inscrivent clairement dans la continuité du crew de Carol City. Nous pouvons notamment citer Ramirez, Germ, xxxtentacion, Ski Mask, OmenXIII, $uicideBoy$, ou encore les Buffet Boys et tous ceux qui zonent autour. Cette liste n’est évidemment pas exhaustive tant les artistes sont innombrables. Il suffit de consulter l’obscur blog DaPhonk et ses centaines mixtapes pour s’en rendre compte.

Le freestyle du RK pour Boiler Room en 2013 donne également un aperçu de l’impressionnante influence en arborescence des Floridiens. Rappent aux côtés de SGP et sa secte, les gars de SESHOLLOWATERBOYZ (Travis et Wulf font alors partie du Klan), mais aussi Jay Grxxn (qui a par la suite révélé Lil Peep et Ghostemane avec son SchemaPosse) et Left Brain et Hodgy, déjà bien présents sur la scène hip-hop avec Odd Future. Une aura qui va même s’étendre de l’autre côté de l’Atlantique et toucher le rap francophone. L’organisation d’un supergroupe comme le 667 à ses débuts rappelle largement celle des Raiders.

Pour sa part, Anton Newcombe a entraîné derrière lui une farandole de groupes de la même veine. Déjà parce qu’une bonne partie des membres virés ou partis d’eux-mêmes des BJM (et dieu sait qu’ils sont nombreux) ont fondé des formations du même genre (les Black Rebel Motorcycle Club de Peter Hayes ou les Warlocks, managés par Dave Deresinski), mais aussi parce que la bande néo- psychédélique du zinzin de San Francisco est devenue l’une des plus influentes du monde. Ainsi, des artistes cainri comme les Black Angels ou Allah-Las ont vu le jour. En Europe nous pouvons citer les Blue Angel Lounge et les Limiñanas. Encore une fois, il s’agit d’une infime partie de la ribambelle des enfants du pasteur de Jonestown.

Rivalités exacerbées

Parmi tous les artistes qui ont admiré SGP et les Brian Jonestown Massacre, on retrouve respectivement A$AP Rocky d’A$AP Mob et Courtney Taylor des Dandy Warhols. Là encore, la relation amour/haine entre Purrp et Flacko ressemble beaucoup à celle qui lie Newcombe et Courtney Taylor. En effet, après avoir noué une amitié en apparence infaillible, les deux « couples » se sont déchirés violemment pour des raisons semblables. En clair, entre inspiration et spoliation, il n’y a qu’un pas, comme le démontre Zola lorsqu’il décrit l’attitude opportuniste de Fagerolles face à Lantier dans L’Œuvre.

À l’apogée de leur idylle en 2011, le Black God et Rocky sont comme des frères. Le premier crèche parfois chez le second. Ils mangent à la même table, la mère du New-Yorkais prend soin du Floridien comme s’il était des siens. Musicalement, SGP pond des prods vaporeuses venues d’ailleurs sur lesquelles Rakim Mayers pose son flow efficace. L’alchimie qui émane alors des deux hommes donne des hits comme « Pretty Flacko » ou « Keep It G ». Les Raiders et le Mob traînent et freestylent ensemble. Malheureusement, l’entente entre les deux hommes (et les deux crews) va se déliter peu à peu. Le 14 octobre 2011, Rocky signe chez Polo Ground Music (une branche de Sony/RCA) un contrat de trois millions de dollars. Quelques jours plus tard, le New-Yorkais sort son album Live. Love. À$AP qui le fera connaître du grand public. Ce choix de carrière ne suit pas le plan de SGP qui est de soulever le rap game en restant indie, voire inconnu.

Même schéma pour nos rockeurs. Quelques années plus tôt, en 1995, Anton Newcombe rencontre Courtney Taylor et les Dandy Warhols, originaires de Portland. Très vite, ils s’entendent humainement et musicalement. Ils ont pour modeste projet de conquérir le globe et passent le plus clair de leur temps ensemble : ils tournent ensemble, se shootent ensemble et écrivent leurs chansons ensemble. Cependant, quelque chose les sépare. Le Brian Jonestown Massacre est véritablement un groupe de baisés dont pas mal se défoncent salement à l’héroïne dans des squats lugubres, tandis que les Dandy Warhols sont plus « équilibrés » et carriéristes. En 1996, après leur prometteur premier album Dandys Rule Ok, ces derniers signent un contrat avec le monstre Capitol Records.

Dans les deux cas, la signature dans une grosse maison de disques annonce le début de la fin. Au cours de l’année 2012, les tensions entre le Raider Klan et le A$AP Mob vont s’intensifier, notamment lorsque que le cousin de Purrp, Matt Stoops, se fait tabasser à NYC. Purrp accuse directement A$AP Twelvyy et le menace de mort, lui et son équipe. À cela s’ajoutent des embrouilles concernant le plagiat du style des Raiders. Entre autres, le vol des hiéroglyphes du RK et de lyrics de SGP par Rocky… Les choses s’enveniment méchamment. Un peu plus tard dans la même année, lorsque le Mob se produit à Miami, une bagarre générale éclate sur le parking du tour bus et des coups de feu sont tirés en l’air. Personne n’est gravement blessé mais le Black God est arrêté. Le divorce est bel et bien consommé, et de nombreux missiles ont été envoyés de part et d’autre depuis.

Une rupture que nous retrouvons aussi entre Newcombe et Taylor. Après le deal avec Capitol, les Dandy Warhols tournent un clip à plus de 400 000 dollars avec David LaChapelle pour le track « Not If You Were The Last Junkie On Earth ». Le son est clairement dirigé vers les membres des BJM qui tournent alors tous à l’héro. Jusque-là, l’échange reste amical. Un épisode va cependant créer le malaise. Il s’agit du moment où les bobos de Portland vont se ramener un matin dans le squat affreux d’Anton et des siens à Los Angeles pour réaliser un shooting photo promotionnel. Les habitants du taudis sont en grosse redescente de leur soirée de la veille, tandis que les visiteurs sont en grande forme pour réaliser leurs clichés. L’idée des Dandy est en quelque sorte de surfer sur l’image déglingo-rock’n’roll du Brian Jonestown Massacre et de se l’approprier pour asseoir leur légitimité.

Comme réponse, les fanatiques de Brian Jones vont sortir l’ironique morceau « Not If You Were The Last Dandy On Earth ». Cet épisode, qui résume bien les divergences entre Newcombe et Taylor, est l’un des moments forts du documentaire DiG!, retraçant les carrières des deux groupes. Après ce beef, ils tracent tant bien que mal leur route chacun de leur côté, n’étant confrontés à leur rivalité que devant les questions des journalistes.

Deux leaders décérébrés

En plus d’avoir une même idéologie, un génie similaire, d’avoir accouché d’une ribambelle de gosses et d’aimer les embrouilles, le rappeur et le chanteur partagent un autre point commun : une folie destructrice. Alors qu’un Courtney Taylor ou un A$AP Rocky paraissent à l’inverse plus équilibrés, confiants (voire présomptueux), calmes et posés, le pasteur de Jonestown et le Black God sont comme deux grands tarés peu recommandables. Les substances consommées par chacun et la pression de la vie d’artiste ont forcément joué un rôle important dans leurs personnalités respectives.

Lorsque le leader des BJM ne vire pas Joel Gion ou Matt Hollywood pour la vingtième fois consécutive, il se fout régulièrement sur la gueule : souvent avec ses musiciens, quand ils ne jouent pas assez bien ses morceaux sur scène, parfois avec des membres du public, auxquels il n’hésite pas à envoyer des high kicks avec ses Santiags aiguisées. Il lui arrive en outre de péter des câbles en interview, comme avec Sophian Fanen. Néanmoins, l’un de ses plus hauts faits d’armes reste le sabotage de son concert au Viper Room à Los Angeles en 1996 : il lance une baston générale, alors que de nombreux représentants de l’industrie du disque sont présents, proposition de contrat en poche. Newcombe saborde son groupe à tel point que les gens viennent alors à ces concerts pour être témoins du prochain fight et (pourquoi pas) y participer. « Anton se prend pour Dieu. S’il pouvait se cloner pour remplacer chacun des membres du groupe, il le ferait », raconte Hollywood dans DiG!. Un dictateur avec un pète au casque, tout comme Space.

En effet, le Dieu Noir est tout aussi barré et belliqueux. En plus de s’être sévèrement fâché avec Pretty Flacko et son crew, il va vouloir casser son tête avec des gars de son équipe. Tout d’abord avec Denzel Curry, lorsque celui-ci décide de quitter le Raider Klan au début des années 2010. Il cherche également des noises à Xavier Wulf et Chris Travis quand ils décident à leur tour de partir afin de monter le super groupe SESHOLLOWATERBOYZ avec Bones. Sans oublier le beef avec Soulja Boy suite au divorce entre Purrp et Rocky… Bref, vous l’aurez compris, SGP cherche souvent la merde. Il se fout de la mort d’A$AP Yams sur Twitter en 2016 (ce qui lui vaut les foudres de Denzel Curry, xxxtentacion, Ski Mask, Lofty305 et Ronny J). Deux ans plus tôt il clash un gosse de 11 ans dont il n’aime pas le rap. Aujourd’hui encore, il continue de lancer des scuds ici et là quand il n’annonce pas son retrait du rap pour la millième fois.

Ainsi, aussi détestables ou vénérables soient-ils, il est nécessaire de souligner que les deux hommes ont été (et sont toujours) des artistes novateurs dans leur domaine. Ils ont influencé bon nombre de musiciens qui ont par la suite rencontré un plus grand succès. SpaceGhostPurrp et Anton Newcombe continuent d’être des références pour beaucoup de groupes actuels. Même s’ils n’ont pas retourné l’industrie du disque comme ils l’auraient souhaité, ils restent des légendes vivantes qui ont réussi à marquer la musique de leur empreinte. Dire que SGP est le Newcombe du game n’apparaîtra sans doute pas pertinent pour certains. Cependant il est fascinant de remarquer toutes ces similitudes dans leurs comportements, leurs idées, leurs relations et leurs parcours respectifs. D’autant plus qu’ils ne se connaissent absolument pas. Et s’ils s’étaient rencontrés un jour, ils se seraient probablement détestés, ou alors le premier aurait vendu ses fixs au second… ou peut-être qu’ils auraient produit une musique alliant le Velvet Underground et Three Six Mafia, qui sait.


Texte : Arthur Duquesne

Crédit : Banana Bill

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